Mon premier accouchement

Pourquoi cette histoire?

Ma formation de doula m’a amenée à repenser à mes grossesses, mes accouchements et mes périodes post-partum. Mais ce qui m’a poussée à écrire cette histoire, c’est aussi le fait que les femmes enceintes semblent avoir besoin d’entendre ces histoires.

Mon premier accouchement

Imagine une jeune Québécoise francophone de vingt-trois ans qui n’a pratiquement jamais voyagé, qui ne parle pas un mot d’anglais et qui se retrouve catapultée pendant trois ans dans une des plus belles villes d’Angleterre, Cambridge, et qui est enceinte de façon plus ou moins inattendue. Eh bien, disons que cela nécessiterait un peu d’adaptation.

Apprendre une nouvelle langue : l’anglais

J’accompagnais mon conjoint, un étudiant au doctorat en géographie. Alors, je ne pouvais pas avoir de permis de travail, ni étudier, il ne me restait qu’à profiter du moment : marcher le long de la rivière Cam, passer à travers le Jesus Green pour aller faire l’épicerie, visiter tous les superbes jardins anglais des collèges ainsi que leurs édifices et églises historiques, lire à ma guise pour le plaisir, faire la rencontre de nouvelles personnes, apprendre l’anglais et me préparer à la naissance.  Bien sûr, le budget était très serré, mais nous étions deux jeunes personnes, un peu naïves, en amour et prêtes pour l’aventure. Alors, avançons dans le temps, neuf mois plus tard avec mon anglais très approximatif et une grossesse à me flatter la bedaine, sans inconfort et à faire une petite sieste l’après-midi si ça me chantait. Alors voici l’histoire de ce premier accouchement tel que je m’en souviens 33 ans plus tard.

Service de maternité au Royaume-Uni

Tout d’abord, je dois souligner que j’ai eu d’excellents services de santé. Mon médecin était toujours à l’heure et s’excusait à profusion pour un cinq minutes de retard! La première question qu’il m’a posée après nous avoir annoncé que j’étais enceinte a été  « comment voulez-vous vivre ça? Un accouchement à la maison ou à l’hôpital? » Au Royaume-Uni, les sages-femmes ont toujours fait partie du système de santé. Je suis tellement contente d’avoir eu mon premier bébé là. J’avais une sage-femme (avec un accent écossais très marqué) qui venait me visiter régulièrement pendant ma grossesse et pendant les dix premiers jours après mon séjour à l’hôpital.  

La phase de latence et le bris de la machine à laver   

Dans la nuit du 4 au 5 juillet, je m’étais réveillée vers minuit. Je n’arrivais pas à dormir, je me sentais agitée et mon ventre devenait dur comme de la roche, je m’étais dit que ce devait être des contractions Braxton Hicks, encore. J’en avais eu beaucoup au cours des dernières semaines, pas douloureuses, mais sommes toutes un rappel : « Hé, je suis là, je m’en viens bientôt! ». Je me suis retournée dans mon lit, j’ai essayé de dormir ou du moins de me reposer. Un bon moment pour prendre de grandes respirations.  À deux heures du matin, j’ai fait couler un bain chaud. J’ai dû penser que le travail arrivait, c’était ma date d’accouchement après tout, mais je m’attendais à tant de douleur que j’ai essayé de ne pas trop y penser. Je me suis détendue assez longtemps dans le bain, je suis retournée au lit et j’ai dormi jusqu’au matin.

Ce matin-là, j’ai décidé de faire la lessive. Nous avions, une de ces machines à laver qui se connectait aux robinets de la cuisine et qui a deux cuves séparées, l’une pour la lessive et l’autre pour l’essorage. Ça ne doit plus exister.  Cette chose a décidé de briser en ce matin de 40e semaine de grossesse. Toute l’eau de la cuve s’est vidée au grand complet sur le plancher. Nous habitions dans un appartement, au deuxième étage!

J’ai pris des serviettes pour absorber le plus d’eau possible, j’ai essuyé le plancher à quatre pattes, puis je me relevais pour les tordre dans l’évier, et ainsi de suite. Je ne voulais pas que l’eau coule chez mes voisins du 1er étage. Voilà qui avait de quoi me distraire, et ce dans des positions parfaites et des activités physiques assez rigoureuses pour accélérer le travail! Vraiment, je dois, sans l’ombre d’un doute, quelques heures de travail à cette machine à laver! Il n’y a aucun doute dans mon esprit que j’étais tellement concentrée à essuyer le plancher, qu’il m’a fallu un certain temps pour réaliser que le travail actif était commencé.

Le travail actif à 30 degrés Celcius, sans air conditionné

Mon conjoint est venu dîner, comme la plupart du temps. Je lui ai dit : « Peut-être que tu devrais rester, je pense que c’est le grand jour ». Nous avons fait notre sieste (routine presque quotidienne) et nous nous sommes reposés. Là, j’ai un blanc, je crois que j’arrivais à me reposer malgré les contractions. À 14 h 30  j’ai perdu mes eaux. J’étais officiellement en travail actif, mais c’était tout de même gérable. J’étais surprise!!! Phase de latence, phase de déni ou c’était beaucoup moins pire que ce à quoi je m’attendais, je ne saurais dire. On a pris un taxi pour aller au Rosie Maternity Hospital. Ce fut la journée la plus chaude au cours des trois années où nous avons vécu là-bas, ce 5 juillet 1985, à 30 degrés Celsius et plus. C’est drôle comme cette date est gravée dans ma mémoire à tout jamais. Le travail avançait assez vite. Quand je suis arrivée à l’hôpital, j’étais dilaté à environ 7 cm. Je n’ai jamais voulu m’asseoir ou m’allonger pendant le travail actif. J’ai marché tout le temps, m’arrêtant seulement pendant les contractions pour respirer, mon mari me frottait le bas du dos comme la sage-femme le lui avait montré. On se promenait ainsi dans le corridor, on arrêtait à chaque contraction, je respirais lentement et vocalisais des hoooou, puis entre les contractions, rien!  Un merveilleux rien! Le calme, le temps de récupérer.

Une merveilleuse sage-femme

Je suppose que je m’attendais à ce qu’une ou deux poussées suffisent pour que ce bébé apparaisse comme dans les films. Si le 2e stage est plus court que le premier, c’est définitivement une grande finale. Même si j’ai accouché dans un hôpital, ce sont des sages-femmes qui m’ont assistée. Et j’en avais une qui a su me soutenir comme j’en avais besoin.

Après avoir poussé pendant une bonne trentaine de minutes en position semi-assise, le bébé commençait à montrer des signes de détresse : ce n’était pas clairement dit (je n’ai pas tout compris, puisque tout se passait en anglais) mais j’ai senti un changement dans la pièce. La sage-femme qui m’avait suivi depuis le tout début est allée chercher la sage-femme en chef.

Elle m’a fait prendre une position verticale, à genoux dans le lit tout en me soutenant sur le côté supérieur du lit. Elle a passé une débarbouillette humide sur tout mon corps, souvenez-vous qu’il faisait 32 degrés Celsius, sans air conditionné. Elle m’a parlé len…te…ment d’une manière très douce, mais ferme. J’avais l’habitude de plaisanter en disant : « au moins je comprendrai « pousse ». Mais là, ce n’était plus drôle, je poussais de toute mes forces et ce bébé prenait son temps. J’étais sur le point de paniquer.

Je ne me souviens pas de ses mots exacts, mais je me souviens que je me suis accroché à ses mots comme si c’était une bouée de sauvetage. Je suis devenu plus calme, j’ai lâché prise et mes poussées sont devenues plus efficaces.

Elle m’a encouragée à rester à genoux, mais je ne me sentais pas à l’aise, j’ai changé de position, assise droite, et 4 ou 5 poussées plus tard, mon cher bébé est né. 

« It’s a girl!! », se sont-elles exclamées.

Ainsi, elle est née le 5 juillet 1985 à 17 h 25. Une belle fille (je ne connaissais pas le sexe avant l’accouchement) de 7 livres 4 onces.

On a déposé mon bébé immédiatement sur moi. Ce fut un moment bouleversant de pure joie et d’amour, wow! Rien ne peut décrire ce moment de joie et d’amour. Tout d’un coup plus rien n’a d’importance, que cette toute nouvelle vie. Puis on m’a demandé de pousser encore une fois avec la contraction suivante pour expulser le placenta. Mais je n’ai presque rien senti.

Holà! Mais ce n’était pas la fin!

On croirait que c’est fini, mais non, le médecin est venu faire quelques points de suture puisque j’avais une déchirure de 2e degré, je crois. Rien de grave, mais d’une certaine façon, c’était la pire partie de la naissance pour moi. Je ne m’attendais pas à ce que donner la vie soit facile, mais cette demi-heure à sentir des fils tirer après l’accouchement, non merci. Mon conjoint est resté à côté de moi, et tenait notre bébé dans ses bras. Je n’arrêtais pas de demander au médecin, qui avait un accent aussi prononcé que le mien (lui un accent asiatique et moi un accent français) : “Qu’est-ce que vous faites ? » J’ai senti chaque point de suture.

Après cela, ils nous ont laissés seuls avec le bébé pendant quelques heures dans cette pièce. On était en pâmoison devant cette petite merveille et on est tombé amoureux. Plus tard, quand l’infirmière est venue prendre ma petite fille, j’ai dit assez agressivement : « Where are you going with MY baby? »

Et elle a répondu avec un sourire rassurant, comme si elle était habituée à ces réactions hormonales : “I am just going to wash her, put her in a blanket and I will bring her back right away.”

J’imagine que les hormones de l’amour étaient à leur apogée. Difficile d’expliquer ce lien qui est déjà là. J’avais aussi essayé de l’allaiter.

On m’a amené dans ma « chambre ». En effet, il s’agissait plutôt d’un dortoir avec au moins dix (10) nouvelles mères avec leurs bébés à leurs côtés! Qui peut dormir là-dedans? Est-ce mon bébé qui pleure? J’ouvre un œil, non elle dort à poings fermés. Peu importe, le sommeil ne vient pas facilement, je me sentais submergée par des émotions si intenses.

Puis l’allaitement et le sommeil (ou plutôt le manque de sommeil) sont devenus mes deux seules préoccupations dans la vie. Et voilà que chaque fois que j’allaitais, des contractions assez fortes se faisaient sentir, comme si je pouvais sentir mon utérus rétrécir. Je pensais que la naissance serait la pire des douleurs, mais en réalité pour moi, la douleur du travail et de l’accouchement était attendue et avait un but. Par contre la douleur des points de suture, la guérison des points de suture, les contractions après l’accouchement (ce n’est pas si terrible, ce n’était tout simplement pas prévu), les mamelons douloureux, les seins engorgés, tout ça je ne m’y attendais pas. Il y a aussi la fatigue, et le fait d’être pratiquement constamment émue aux larmes avec joie par ce mini être humain qu’il fallait nourrir, changer de couche, bercer, promener, chouchouter. Bref, tout cela était un grand tourbillon d’émotions. Ce mélange de grande joie, d’émerveillement, de manque de sommeil, de douleur et de stress dû aux pleurs de bébé qui essaie de nous dire ce qu’il veut.  Contrairement à aujourd’hui, où les femmes restent 24 heures à l’hôpital après un accouchement vaginal, j’y suis restée sept jours! Je me demande toujours pourquoi ils m’ont gardé si longtemps.  

Le retour à la maison

L’allaitement n’était pas bien établi lorsque je suis rentrée chez moi, loin de là. Pas étonnant avec la nourriture qu’on me servait! (C’est une blague, je ne voudrais pas offenser la cuisine britannique!). Disons que j’étais très contente de rentrer à la maison, dans mes affaires, ma bouffe, mon horaire, et sans être entourée de dix bébés qui pleurent la nuit, juste un! Heureusement, une sage-femme communautaire est venue me visiter pendant les dix premiers jours que j’étais à la maison ! J’avais du soutien!

Rentrer à la maison a été un grand moment. Je suis revenue changée! J’étais une mère! Bien que les six premières semaines aient été parfois très difficiles parce que j’ai eu une mastite, puis je n’arrivais pas à satisfaire cette petite affamée, j’ai eu les mamelons craquelés aussi. Six semaines est le temps que cela a pris pour ne plus donner de supplément au biberon et probablement le temps qu’il m’a fallu pour avoir un niveau de stress et de fatigue plus gérable. J’ai toujours pensé que le manque de lait était lié à mon stress de nouvelle maman. Peu importe, mon instinct maternel était très présent et la vie de maman me comblait de bonheur, malgré les moments de découragement, d’angoisse et de doute. C’est cet amour qui change tout.